S'accorder à l'émergence

Publié le 27 février 2026 à 17:25

Accueillir l’imprévisible et laisser la vie se dire

 

Il existe un moment très particulier dans la rencontre humaine.
Un moment où ce qui était prévu cesse d’être pertinent.
Un moment où les mots préparés perdent leur utilité.
Un moment où quelque chose d’inattendu se présente.

Pendant longtemps, j’ai cherché à anticiper ces moments.
Les comprendre. Les maîtriser. Les éviter parfois.
Aujourd’hui, je reconnais qu’ils constituent le cœur vivant de la rencontre.

S’accorder à l’émergence, c’est accepter d’entrer dans cet espace.

C’est accepter de ne plus savoir.

L'illusion du contrôle

Ma formation juridique m’avait appris la rigueur, la prévisibilité, la logique des enchaînements.
Un dossier bien préparé devait conduire à un résultat maîtrisé.
La cohérence rassurait. L’argumentation structurée produisait un effet.

Puis la médiation est entrée dans ma vie.

Et avec elle, l’imprévisible.

Aucune médiation ne ressemble à une autre.
Aucune parole n’arrive exactement comme attendu.
Aucune émotion ne se manifeste au moment où la raison l’aurait souhaité.

Très tôt, j’ai compris que vouloir contrôler le processus relationnel produisait l’inverse de ce qui était recherché : fermeture, rigidité, défense.

Le vivant ne se laisse pas enfermer.

Le moment où tout bascule

Il arrive qu’une médiation suive son cours habituel :
les positions s’expriment, les tensions apparaissent, les tentatives d’explication s’enchaînent.

Puis survient un moment imprévu.

Un silence plus long que les autres.
Une voix qui tremble.
Une phrase inattendue :
« En réalité, je n’ai jamais osé dire que… »

Rien ne permettait de prévoir cet instant.

Si je reste dans l’attente de ce que j’avais imaginé, je peux passer à côté.
Si je suis disponible, quelque chose se révèle.

Ce moment n’est pas fabriqué.
Il émerge.

L’émergence comme expérience corporelle

S’accorder à l’émergence commence rarement dans la pensée.
Elle commence dans le corps.

Une sensation de ralentissement.
Une respiration qui s’approfondit.
Un relâchement imperceptible des épaules.

Quand je suis pleinement présent à ces signaux, je perçois que quelque chose change dans l’espace relationnel.

Le rythme se modifie.
L’intensité émotionnelle fluctue.
La qualité de présence devient plus dense.

A d'autres moments

Les épaules se soulèvent.
La respiration devient plus courte.
Le corps se prépare sans le savoir.

L’attention se rétrécit.
Les mots arrivent plus vite.
L’espace relationnel se contracte.

La présence se fait plus fragile.

L’émergence est d’abord une expérience sensible.

Lâcher les agendas invisibles

Même animé des meilleures intentions, je peux porter des agendas invisibles :

  • aider les personnes à se comprendre,

  • les amener vers un accord,

  • faire avancer le processus,

  • utiliser les outils que je connais.

Ces intentions peuvent être justes.
Mais si je m’y attache, elles deviennent des obstacles.

S’accorder à l’émergence, c’est suspendre l’agenda.

Ce n’est pas renoncer à l’intention.
C’est renoncer à la diriger.

Accepter de ne pas savoir

Dans certains moments de médiation, je ne sais plus.

Je ne sais pas où nous allons.
Je ne sais pas ce qui va se dire.
Je ne sais pas si un accord est possible.

Autrefois, cette incertitude aurait été inconfortable.
Aujourd’hui, elle est devenue un espace fertile.

Ne pas savoir ouvre.

Ne pas savoir permet d’entendre autrement.

Ne pas savoir rend possible ce qui n’aurait jamais été imaginé.

L’émergence dans la parole de l’autre

Lorsque je cesse d’anticiper ce que l’autre va dire, la parole devient découverte.

Je ne cherche plus à préparer ma réponse.
Je n’écoute plus pour confirmer mes hypothèses.
Je n’oriente plus mentalement le dialogue.

J’écoute.

Et dans cette écoute, quelque chose apparaît qui n’existait pas avant.

Une nuance.
Une hésitation.
Un mot choisi avec difficulté.
Une émotion retenue.

L’émergence se révèle dans les interstices.

Impermanence et mouvement

Chaque expérience relationnelle est en transformation constante.

Une colère peut devenir tristesse.
Une accusation peut révéler une peur.
Une rigidité peut cacher un besoin de reconnaissance.

Rien n’est fixe.

Lorsque je m’accorde à l’émergence, je cesse de figer les personnes dans des rôles :

l’agresseur, la victime, le responsable, l’intransigeant.

Je vois des processus en mouvement.

Et ce regard change tout.

La confiance dans le processus vivant

S’accorder à l’émergence demande une forme de confiance.

Confiance dans le processus.
Confiance dans la capacité des personnes à évoluer.
Confiance dans la vie qui cherche son chemin.

Cette confiance n’est pas naïveté.

Elle est une expérience répétée : lorsque l’espace est suffisamment sûr, lorsque la présence est réelle, quelque chose d’ajusté émerge.

Toujours.

Pas nécessairement ce que nous attendions.
Mais souvent ce dont la situation avait besoin.

L’émergence au-delà de la médiation

Cette posture ne se limite pas à la médiation.

Elle s’invite dans la supervision, dans la formation, dans les groupes d’analyse de pratiques.

Lorsque j’accepte de ne pas savoir où une séance va conduire, les participants deviennent co-créateurs du sens.

Lorsque je laisse émerger les questions plutôt que d’apporter des réponses, l’apprentissage devient vivant.

Lorsque je suspends l’expertise pour accueillir ce qui surgit, la parole devient authentique.

Accueillir l’imprévisible dans sa propre vie

S’accorder à l’émergence n’est pas seulement une posture professionnelle.

C’est un art de vivre.

La vie ne suit pas nos scénarios.
Elle interrompt, dévie, transforme.

Certaines épreuves nous arrêtent.
Certaines rencontres nous déplacent.
Certaines pertes ouvrent des espaces inattendus.

Avec le temps, j’essaye de lutter contre ces surgissements.

Je les écoute.

Ils contiennent souvent une orientation plus juste que mes plans.

Quand rien ne se passe

S’accorder à l’émergence, c’est aussi accepter les moments où rien ne semble se produire.

Pas de révélation.
Pas de transformation visible.
Pas d’avancée spectaculaire.

Seulement une présence partagée.

Ces moments ne sont pas vides.
Ils sont féconds.

Ils préparent ce qui n’est pas encore prêt à apparaître.

L’émergence comme sagesse humble

S’accorder à l’émergence, c’est renoncer à être celui qui sait.
C’est renoncer à être celui qui conduit.
C’est renoncer à être celui qui produit le changement.

C’est devenir celui qui accueille.

Dans cet accueil, quelque chose de plus vaste que nous agit.

Certains l’appellent intelligence du vivant.
D’autres parlent de processus systémique.
D’autres encore évoquent la sagesse du moment présent.

Peu importe le mot.

L’expérience est celle d’une justesse qui se révèle lorsque nous cessons d’imposer.

Ce que cette traversée m’enseigne

Avec les années, j’observe que les moments les plus décisifs n’étaient pas ceux que j’avais préparés.

Ils étaient ceux que j’avais laissés advenir.

S’accorder à l’émergence, c’est :

  • ralentir pour percevoir ce qui change,

  • lâcher les attentes pour accueillir l’inattendu,

  • faire confiance au mouvement du vivant,

  • rester présent à ce qui se transforme,

  • permettre à la vérité du moment de se révéler.

Il ne s’agit pas de faire moins.

Il s’agit d’être autrement.

Peut-être que la médiation, la supervision, la formation — et la vie elle-même — ne consistent pas à produire des solutions.

Peut-être consistent-elles à créer les conditions pour que quelque chose puisse émerger.

Et à reconnaître, lorsque cela survient, la simplicité profonde de cet instant :

rien n’a été forcé,
rien n’a été fabriqué,
et pourtant quelque chose de juste est apparu.

C’est dans cet espace que je souhaite continuer d’apprendre à demeurer.

 

Une question? Contactez nous au moyen du formulaire ci-dessous.

Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.